Interviews

L’exutoire politique de Jad El Khoury

Rédigé par Beulah | 7 novembre 2020

Jad El Khoury est un street artist libanais qui aborde la corruption politique dans un monde fantaisiste lumineux et caricatural. Son travail prend la forme de gigantesques installations qui s’étalent de gratte-ciel en gratte-ciel. Elles sonnent comme une invitation dans le monde complexe de ce personnage qu’il a nommé « Potato Nose ». Désireux d’en savoir plus, nous avons demandé à El Khoury comment il arrive à marier politique et évasion sur une même « toile ».

Ce qui fascine Jad El Khoury, c’est la manière dont la réinvention de paysages urbains peut aider les habitants à faire face, et parfois à surmonter, le traumatisme de la guerre. Il y parvient en transformant la ville de Beyrouth au travers d’installations à grande échelle qui l’habillent et en font ressortir les stigmates de la guerre civile libanaise.

Une enfance dans le Beyrouth d’après-guerre


Jad El Khoury aujourd’hui

El Khoury est né en 1988 à Baabda, au cœur d’un Liban plongé dans la guerre civile. Il grandit à Beyrouth, où l’on retrouve l’essentiel de ses œuvres de street art aujourd’hui de renommée internationale. Comme beaucoup d’autres, El Khoury était un jeune garçon qui tentait de faire sa place dans une ville d’après-guerre (plus de 200 000 personnes y ont été tuées entre 1975 et 1990). La guerre a servi de toile de fond obsédante pour des générations d’artistes libanais. Comme le souligne la réalisatrice Joana Hadjithomas : « vous ne pouvez pas échapper à votre réalité. Comment pouvons-nous vivre dans ce présent ? Je ne dis pas que l’art est la solution, mais la poésie peut aider. »

Pour le jeune El Khoury, le dessin était une des clés pour comprendre la guerre, donnant vie aux mêmes personnages encore et encore quel que soit le support. « Grandir à Beyrouth dans la première génération qui a suivi la guerre signifiait qu’il était impossible d’échapper à la politique », explique El Khoury. « [Et donc] les graffitis sont venus m’ouvrir de nouvelles perspectives et de nouveaux espaces. » Ces villes et espaces immaculés étaient exempts de guerre, ou du moins exempts des gouvernements corrompus qui en tiraient profit. Ces espaces imaginaires ont accompagné la réalité de la situation urbaine et ses nombreux projets de construction abandonnés à la suite de la guerre civile, les fonds destinés à la restauration des quartiers les plus pauvres de la ville ayant disparu.

Une manifestation pacifique du nom de Potato Nose


Potato Nose est partout, de Beyrouth à des éditions limitées de montres Swatches

La révolte précoce d’El Khoury face aux politiciens profitant des difficultés d’après-guerre au Liban a pris une forme inattendue. Celle de petites créatures rondes aux yeux d’insectes : « Les Potato Nose sont des personnages que j’ai commencé à dessiner quand j’étais enfant », nous raconte El Khoury. Plus tard, ils rencontreront un certain succès, après qu’il ait commencé à les graffer sur les bâtiments de Beyrouth déchirés par la guerre. Cette résurgence de dessins d’enfance s’inscrivait dans un projet appelé Guerre Paix : El Khoury s’est mis à dessiner les personnages Potato Nose en format gigantesque sur de nombreux bâtiments abandonnés, entre les trous de balles.

« Mon intention était de mettre en évidence et de transformer les stigmates de guerre que nous voyons partout à Beyrouth », poursuit El Khoury. « Les mêmes graffitis qui m’ont attiré des problèmes à l’école pour les avoir dessinés sur les murs et les tables de classe sont maintenant la raison pour laquelle mon travail est reconnu dans le monde entier. Mon expérience en matière de graffiti m’a par ailleurs permis de maîtriser des techniques d’illusions d’optique en jouant avec l’intensité et la taille des personnages. Le but était d’attirer l’attention sur les bâtiments de Beyrouth encore marqués par la guerre, tout en habillant d’une toile de fond la vie quotidienne de ses habitants.

Apporter de la joie, pas de la détresse


Les stores colorés du Burj Al Hawa

L’œuvre la plus emblématique d’El Khoury est sans doute la mosaïque éphémère de stores colorés du Burj Al Hawa, un immeuble abandonné destiné à l’origine à devenir le centre financier de la ville. Pendant la guerre, les tireurs d’élite l’ont investi avant qu’il ne soit terminé, le laissant criblé de balles. Des décennies plus tard, le bâtiment est resté inachevé et rappelle aux habitants qui ont vécu dans son ombre le traumatisme des combats. En 2018, les propriétaires de l’immeuble ont laissé 48 heures à El Khoury pour qu’il installe des stores aux couleurs vives de part et d’autre de sa façade. Beaucoup de fenêtres n’avaient pas de vitre mais pour une poignée d’heures, les stores colorés tanguaient délicatement avec le vent, comme pour dire que la joie et la lumière survivront toujours à l’ombre. L’immeuble fut rebaptisé Burj Al Hawa (« dansant avec le vent »).

Alors que les dessins et les installations d’El Khoury ont aidé les gens à voir leur ville sous un jour nouveau, il ne souhaite pas pour autant faire oublier la guerre. Au lieu de cela, il se concentre sur la réhabilitation des paysages urbains traumatisés. « Mon travail est de soulever des questions d’ordres politique et sociale par le biais des graffitis, du street art et des installations artistiques publiques », explique-t-il. « Grâce à des installations souvent éphémères, j’essaie de transformer et d’extérioriser la colère que nos politiciens corrompus suscitent quotidiennement. » 

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Pour en savoir plus sur le prochain projet de Jad El Khoury, consultez sa page Instagram @potatonose961. Et n’oubliez pas de faire un tour dans nos ventes hebdomadaires de street art, ou inscrivez-vous en tant que vendeur et proposez vos propres œuvres d’art.

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